Beurre de savane

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Le beurre

De la noix au beurre, les gestes de la transformation

Entre le fruit ramassé sous l'arbre en juillet et la boule de beurre posée sur l'étal, il s'écoule des semaines. Chaque étape a son outil, son geste et sa part de savoir-faire. Nous les avons suivies dans l'ordre.

Mains ouvrant un sac de jute rempli de noix de karité séchées, au Ghana

Au pied d'un karité, en pleine saison des pluies, le sol est semé de petites baies vertes tombées dans la nuit. Les femmes qui les ramassent le matin savent déjà que ce panier deviendra, bien plus tard, une graisse claire et ferme. Entre les deux, une dizaine d'opérations, dont plusieurs n'ont guère changé depuis que les voyageurs du XIVe siècle les ont aperçues.

La matière grasse ne se trouve pas dans la pulpe mais dans l'amande, au cœur de la graine que l'on appelle couramment la « noix ». Selon les régions et les arbres, cette amande contient environ 45 à 60 % de lipides. Les bonnes années, un arbre adulte fournit 15 à 30 kg de fruits, comme le rappelle notre portrait botanique du karité. Encore faut-il les faire sortir.

Dépulper, cuire, sécher

Le premier geste consiste à séparer la noix de la pulpe sucrée qui l'enveloppe. Une partie est mangée sur place, le reste est retiré à la main, laissé fermenter quelques jours en tas ou ramolli à l'eau bouillante. Les noix nettoyées passent ensuite dans de grandes marmites : la cuisson à l'eau arrête la germination et freine les moisissures.

Vient le séchage, étape décisive. Étalées sur des nattes, des aires cimentées ou des toits plats, les noix restent au soleil cinq à dix jours, retournées régulièrement. Quand les pluies empêchent un séchage correct, certains groupes les passent dans un four de terre. Une noix mal séchée se conserve mal, et le beurre qu'elle donnera s'en ressentira.

Femme versant des noix de karité séchées d'une bassine sur le sol d'une cour
Noix de karité étalées au sol dans une cour de transformation au Ghana

Décortiquer et trier les amandes

Une fois sèches, les noix sont cassées au mortier ou entre deux pierres. La coque fine éclate et libère une amande brune, de la taille d'un gros gland. Dans certaines régions, on piétine les noix pour faire sauter la coque. Le tri qui suit se fait à la main, souvent en cercle : on écarte les amandes noircies, moisies ou piquées par les insectes.

Ces amandes peuvent être stockées en sacs et vendues telles quelles. C'est d'ailleurs sous cette forme que voyage une bonne partie de la récolte exportée vers les huileries d'Europe ou d'Asie. Là-bas, une grande partie du beurre extrait part vers les chocolateries, où il côtoie un beurre voisin tiré des fèves de cacao. Celles qui restent au village sont séchées une seconde fois avant de poursuivre leur chemin.

Concasser, torréfier, moudre

Les amandes sont d'abord concassées en morceaux grossiers, au pilon. Puis elles passent sur le feu, dans une large bassine de métal, et on les remue sans cesse avec une spatule de bois. Cette torréfaction donne au beurre sa couleur et cette odeur de noisette grillée que les acheteurs locaux reconnaissent tout de suite. Trop poussée, elle brûle le goût ; trop courte, elle laisse un beurre fade et humide.

La mouture transforme ensuite les fragments chauds en une pâte brune, épaisse et luisante. Longtemps faite sur une meule dormante en pierre, elle passe de plus en plus souvent par un moulin à disques motorisé, installé au centre du village ou loué par un groupement. Le gain de temps est considérable.

Le barattage, cœur du procédé

La pâte est versée dans une grande bassine. Une femme, parfois deux, la travaillent à pleines mains en ajoutant de l'eau peu à peu. Le mouvement est circulaire, régulier, et peut durer une heure. Au début, la masse colle et résiste. Puis, à un moment que l'œil exercé repère, elle change d'aspect : une émulsion claire et mousseuse monte en surface, tandis que l'eau du fond se charge de particules brunes.

Cette émulsion est recueillie à la main ou à la louche, puis lavée à l'eau plusieurs fois pour la débarrasser des impuretés. L'odeur, à ce stade, est puissante, grasse, légèrement fumée. Le bruit des mains qui frappent la pâte s'entend de loin dans les cours.

Dessin ancien d'ustensiles domestiques ouest-africains : jarres, calebasse tressée, pots, plats et pipe
Ustensiles domestiques en usage à Kourala, d'après le récit de Binger, 1892.

Clarifier et mouler

Il reste à chauffer doucement cette matière grasse pour en chasser l'eau. Les dernières particules descendent au fond de la marmite, et l'on récupère une huile limpide, filtrée à travers un tissu. En refroidissant, elle se fige et passe du jaune doré à l'ivoire. On la verse dans des calebasses ou on la modèle en boules, prêtes pour le marché.

Le résidu sombre laissé au fond n'est pas perdu : il sert d'enduit pour les murs de terre et pour boucher les fissures. Les coques, elles, finissent souvent comme combustible.

Un rendement modeste, des outils qui changent

La fiche consacrée à Vitellaria paradoxa par le réseau PROTA suit cette même succession d'étapes et note qu'elle mobilise beaucoup de main-d'œuvre pour un résultat limité. La revue de Goumbri et ses collègues, parue en 2022, situe le rendement de la méthode traditionnelle autour de 20 à 35 % de beurre. Une part importante de la matière grasse reste donc dans le tourteau.

Plusieurs innovations ont allégé le travail sans le remplacer tout à fait :

  • les moulins motorisés, pour la mouture ;
  • les presses à vis, qui expriment le beurre directement de la pâte chauffée et récupèrent davantage de matière grasse ;
  • les foyers améliorés, qui consomment moins de bois lors des longues cuissons ;
  • l'organisation en coopératives, qui permet d'acheter ces machines en commun.

Dans les usines, l'amande suit un autre chemin : pressage, extraction par solvant, puis raffinage, qui blanchit et désodorise. On obtient alors une matière neutre, très éloignée de celle des villages, et c'est toute la différence entre un beurre brut et un beurre raffiné.

Mains tendant une poignée de noix de karité séchées, brun foncé et luisantes, au-dessus d'un tas de noix étalées au sol, deux femmes assises à l'arrière-plan
Une poignée de noix de karité séchées, triées à la main avant le décorticage

Ce qui fait un bon beurre

Le résultat dépend surtout des premières étapes. Des noix ramassées vite, cuites sans attendre et bien séchées donnent un beurre clair, peu odorant, à faible acidité. Des noix qui ont attendu au sol, germé ou moisi produisent un beurre foncé, amer, qui rancit plus vite. Les laboratoires mesurent ces écarts grâce à quelques indicateurs, comme l'acidité ou l'indice de peroxyde, que nous détaillons à propos des grades et des analyses du beurre.

Sur les marchés, l'examen est plus direct. L'acheteuse gratte la surface de la boule avec l'ongle, la sent, la goûte parfois du bout de la langue, et regarde sa couleur à la lumière du jour avant de discuter le poids.