Karité, revenus des femmes et nutrition : une filière qui compte
Des millions de femmes vivent en partie du karité, de la cueillette sous l'arbre à la vente au marché. Ce revenu pèse dans les foyers, et la graisse qu'elles produisent pèse dans les repas. Tour d'horizon d'une filière tenue par des professionnelles.

Au marché de Tamale, dans le nord du Ghana, les premiers camions arrivent avant le lever du soleil. Des femmes déchargent des sacs d'amandes, d'autres pèsent, comptent et notent dans un cahier. Une négociante discute le prix au kilo avec un intermédiaire venu du sud, sans céder un cedi. Ici, le karité n'a rien d'une curiosité : c'est un métier, un revenu, et une affaire de femmes depuis des générations.
Une filière tenue par les femmes
Dans toute la ceinture du karité, du Sénégal à l'Ouganda, la collecte des fruits et la fabrication du beurre reviennent traditionnellement aux femmes. Elles connaissent les arbres un par un : celui qui donne beaucoup une année sur trois, celui dont les fruits sont les plus sucrés, celui qui pousse trop loin pour qu'on y aille chaque jour. Pendant la saison des pluies, une collectrice rapporte au village de 20 à 45 kg de fruits par jour, dans des paniers portés sur la tête.
La suite demande un savoir-faire précis, une suite de gestes qui mènent de la noix au pain de beurre, transmis de mère en fille et jugés au marché sur la qualité du produit. Parler de « petites mains » serait inexact : ce sont des productrices qui gèrent un stock, choisissent le moment de vendre et défendent leurs prix.
Un revenu qui reste dans le foyer
La Global Shea Alliance, association qui réunit les acteurs de la filière, estime qu'environ 16 millions de femmes en Afrique tirent un revenu de la collecte. C'est une estimation, mais elle donne l'ordre de grandeur. Au Burkina Faso, le karité figure parmi les premiers produits exportés, derrière l'or et le coton.
Ce revenu a une particularité que soulignent de nombreux travaux de terrain : il reste en général entre les mains des femmes qui l'ont gagné. Il paie les fournitures scolaires, une consultation au dispensaire, un premier stock pour un petit commerce. Il tombe aussi en saison des pluies, à un moment où l'argent liquide se fait rare dans les campagnes.

Où se récolte le karité
FAOSTAT, la base statistique de la FAO, ne publie des chiffres de production que pour sept pays, et une partie de ces valeurs sont des estimations. La carte ci-dessous reprend les volumes de noix déclarés pour 2024.
Source : FAOSTAT, données publiées en décembre 2025. Fond de carte : Natural Earth.
Le Nigeria domine nettement, avec environ 359 000 tonnes, soit plus de 40 % du total publié. Le Mali suit avec près de 200 000 tonnes, puis le Burkina Faso, autour de 106 000 tonnes. Le Ghana pèse moins en volume mais compte parmi les grands exportateurs d'amandes et de beurre. Pour le détail et l'évolution depuis 1961, voir les volumes récoltés pays par pays.
Groupements, moulins et coopératives
Depuis plusieurs décennies, beaucoup de productrices se sont organisées en groupements et en coopératives. Se regrouper permet de vendre de plus gros volumes, de négocier avec les exportateurs, d'acheter en commun un moulin ou une presse. Certaines coopératives ont obtenu la certification biologique ou un label de commerce équitable, ce qui ouvre des débouchés mieux rémunérés en Europe et en Amérique du Nord.
Ces structures servent aussi de lieu d'apprentissage. Les cours d'alphabétisation et de calcul organisés dans les groupements aident à tenir une comptabilité, à vérifier une pesée, à lire un contrat. Les moulins motorisés ont réduit les heures les plus pénibles, celles de la mouture et du barattage, et libéré du temps pour d'autres activités.

Une graisse de tous les jours dans l'assiette
Le karité n'est pas seulement une marchandise. Dans les zones rurales de savane, le beurre est la matière grasse de cuisine ordinaire : on y fait frire beignets et galettes de niébé, on en met dans les sauces gombo ou arachide servies avec le tô. Il fournit une bonne part des lipides de la ration, dans des régions où les autres graisses coûtent cher.
L'arbre nourrit aussi autrement. La pulpe de ses fruits mûrit pendant la soudure, ces semaines où les greniers sont presque vides avant la récolte des céréales. Les chenilles de Cirina butyrospermi, qui vivent sur ses feuilles et sont très recherchées au Burkina Faso, sont ramassées, séchées et vendues comme source locale de protéines. Ses fleurs finissent parfois en beignets.
Pour situer cette graisse dans l'alimentation, les repères de l'OMS sur l'alimentation saine restent un point de départ : des graisses limitées à environ 30 % de l'apport énergétique total, avec une préférence pour les graisses insaturées plutôt que saturées. Le beurre de karité, qui associe une forte part d'acide oléique et beaucoup d'acide stéarique, se situe entre les deux familles.
Les questions qui restent ouvertes
La filière connaît ses tensions. Le prix payé aux collectrices varie fortement d'une saison à l'autre et passe par de nombreux intermédiaires. Une grande partie de la valeur se crée encore hors d'Afrique : exporter l'amande brute rapporte moins que vendre un beurre transformé sur place, et beaucoup de groupements cherchent à franchir ce pas.
D'autres sujets touchent l'environnement. Les longues cuissons consomment du bois de feu, d'où l'intérêt des foyers améliorés. L'avenir de la ressource dépend aussi de ces champs où les agriculteurs conservent les arbres, exposés au défrichement, aux feux de brousse et à la coupe pour le charbon.
À Tamale, en fin de matinée, la négociante a écoulé ses sacs. Elle repart avec une liasse de billets roulée dans son pagne et une commande ferme pour le marché suivant.


